Revue du MAUSS (2 semestre 2003)


VERS UNE DEMOCRATIE GENERALE

Une démocratie directe, économique, écologique et sociale

 

SERGE  LATOUCHE

 

D'emblée, le livre de Takis Fotopoulos met la barre très haut, il entend "proposer un nouveau projet de libération - non une simple utopie de plus, mais peut-être la seule issue à la crise" (p. 11). Ce projet de démocratie générale "s'efforce de faire entrer la société dans la politique, dans l'économie et dans la nature" (p. 9). Pour faire ressortir toute l'originalité du travail de l'auteur, il est judicieux d'inverser l'ordre de l'exposition et de commencer par montrer la consistance du projet tel qu'il est présenté dans la deuxième partie avant même de passer en revue ses justifications qui en constituent la première.

Il s'agit donc de rien moins que de construire un nouveau cadre institutionnel qui assurerait une répartition égalitaire du pouvoir. L'auteur part du juste constat qu'"aujourd'hui tout discours sur la démocratie qui ignore la question du pouvoir économique sonne creux. Parler d'égalité politique sans dire que sa condition est l'égalité économique est au mieux une absurdité et au pis une escroquerie" (p. 206). En conséquence, "l'objectif du nouveau projet de libération ne doit pas être l'abolition des seuls rapports de propriété capitalistes, mais l'abolition de l'économie de marché elle-même" (p. 23). S'appuyant largement sur Karl Polanyi, Il conclut que la réinsertion de l'économie dans la société est une nécessité pour construire une société autonome. "Choisir l'autonomie, c'est poser que l'institution de la société n'aura pour fondement aucune forme d'irrationalisme (foi en Dieu, croyances mystiques, etc), ni des "vérités objectives" sur l'évolution sociale dérivées de "lois" sociales ou naturelles" (p. 183).

"La grande caractéristique du modèle proposé, qui le différencie aussi des modèles de la planification socialiste, est la suivante : il présuppose explicitement une économie sans Etat, sans argent et sans marché, qui exclut d'emblée l'accumulation privée de richesse et l'institutionnalisation de privilèges pour certaines composantes de la société - et cela sans faire l'hypothèse d'un état mythique d'abondance et sans sacrifier la liberté de choix" (p. 209). La démocratie directe est à la fois pourrait-on dire la solution des contradictions économiques et politiques. "Le dèmos devient l'unité authentique de la vie économique" (p. 205). Ce projet de démocratie générale aurait été formulé avec éclat pour la première fois en Mai 68 et serait à l'oeuvre dans le mouvement antimondialisation.

Finalement, rejoignant nos propres analyses, Takis Fotopoulos aboutit plus ou moins à l'idée que l'organisation de la nouvelle société passe par la décroissance, le localisme.

L'idéologie de la croissance constitue, en effet, pour lui le paradigme social dominant et ceci aussi bien à l'Est qu'à l'Ouest. "Même si l'économie de croissance est fille de la dynamique de marché, il ne faut pas confondre les deux concepts : on peut avoir une économie de croissance qui n'est pas une économie de marché, et c'est notamment le cas du "socialisme réel" (p. 39). L'économie de croissance, peut être définie comme un système d'organisation économique orienté, soit "objectivement", soit délibérément, vers la maximisation de la croissance. Elle repose sur cette signification imaginaire sociale identifiée par Castoriadis "La croissance illimitée de la production et des forces productives est de fait le but central de la vie humaine" (Carrefours du labyrinthe, t. 2: Domaines de l'homme, p. 172, points Essais 1999) ou encore la diffusion sans limite de la "domination rationnelle". "L'économie de croissance a déjà créé une société de croissance, dont les principales caractèristiques sont le consumérisme, la vie privée, l'aliénation et leur résultat, la désintégration des liens sociaux. La société de croissance conduit inexorablement à une "non-société" (p. 149). La critique de l'économie et de la société de croissance constitue sans aucun doute le point de départ du projet de l'auteur. "La contradiction centrale de l'économie de marché aujourd'hui est l'incompatibilité de tout contrôle réel des conséquences écologiques de la croissance avec les exigences de compétitivité qu'impose le processus de mondialisation néo-libéral" (p.161). Pour dépasser cette contradiction, il est nécessaire de sortir de l'économie. "Il ne s'agit pas simplement de changer nos valeurs, comme le soutiennent naïvement certains Verts radicaux, ni même de condamner la croissance économique en soi. La question clé est tout autre : comment créer une société nouvelle d'où seraient exclues la domination institutionnalisée de l'être humain sur l'être humain et l'idée qui en découle, de domination de la nature ? Cette interrogation-là nous conduira à une conclusion claire : ce n'est pas seulement l'idéologie de la croissance qu'il faut abandonner, c'est l'économie de marché elle-même" (p. 85). L'économie tout court , serais-je tenté de dire. 

La démocratie écologique se réalisera dans le "localisme". Le localisme se présente surtout chez l'auteur dans sa dimension politique tout en étant la solution des contradictions économiques. La démocratie généralisée suppose une "confédération de dèmoi", c'est-à-dire de petites unités homogènes de 30 000 habitants environ. Ce chiffre permet, selon l'auteur, de satisfaire localement la plupart des besoins essentiels. "Il faudra probablement morceler en plusieurs dèmoi de nombreuses villes modernes étant donné leur gigantisme". (p. 215). Contrairement aux idées reçues, la taille n'est pas un "déterminant exclusif ni même décisif de la vialbilité économique" (p. 215). "La nouvelle organisation politique pourrait être, par exemple, une confédération de groupes autonomes (aux niveaux régional, continental et mondial) oeuvrant à la mutation démocratique de leurs communautés respectives" (p. 243). "Ainsi comprise, la politique n'est plus une technique pour détenir le pouvoir et l'exercer, mais redevient l'autogestion de la société par ses membres" (p. 15). L'agir local constitue même une voie de solution des impasses globales. "Se présenter aux élections locales donne la possibilité de commencer à changer la société par en bas, ce qui est la seule stratégie démocratique - contrairement aux méthodes étatistes (qui se proposent de changer la société par en haut en s'emparant du pouvoir d'Etat) et aux approches dites de la "société civile" (qui ne visent pas du tout à changer le système). C'est parce que le dèmos est l'unité sociale et économique de base de la future société démocratique que nous devons partir du niveau local pour changer la société" (p. 241). Dans ces conditions, "le grand problème d'une politique d'émancipation, c'est de trouver comment unir tous les groupes sociaux qui forment la base potentielle du nouveau sujet de la libération, comment les rassembler autour d'une vision du monde commune, d'un paradigme commun désignant clairement les structures actuelles qui ne cessent de concentrer le pouvoir à tous les niveaux, et les systèmes de valeurs qui leur correspondent, comme la cause ultime de la crise multidimensionnelle en cours". Il faut que "les diverses catégories qui constituent le nouveau sujet de la libération puissent devenir, ensemble, le catalyseur d'une nouvelle organisation sociale, qui réintégrera la société dans la politique, dans l'économie et dans la nature". (p. 244). La prise de conscience des contradictions globales suscite un agir local qui introduit le processus de changement. Si nous suivons correctement l'auteur, la démocratie générale serait ainsi le fruit d'une dialectique entre le changement des institutions et celui des hommes. "Mais, en dernière analyse, conclut-il, seule la paideia peut vraiment garantir la pratique démocratique". (p. 196). Une éducation nouvelle aura pour tâche de fabriquer un homme nouveau...

On voit tout de suite que la réalisation d'un projet aussi ambitieux ne peut résulter d'un replâtrage réformiste. En effet, "dans l'économie de marché internationalisée actuelle, aucun contrôle susceptible de défendre efficacement la société et la nature contre les mécanismes du marché n'est réalisable, pas même le type de mesures que prenaient hier les gouvernements sociaux-démocrates" (p. 8). La construction de la nouvelle société suppose donc une rupture radicale, d'où une très longue litanie de critiques, règlements de compte, ostracismes qui constituent la première partie de l'ouvrage et justifient le projet. Et d'abord, une relecture de l'histoire. Celle, par exemple, de la dégradation des économies nationales et des Etats sociaux-démocrates. "La crise du début des années 1970... n'était pas essentiellement due aux chocs pétroliers, mais avait une cause bien différente : le degré d'internationalisation alors atteint par l'économie de marché n'était plus compatible avec l'étatisme" (p. 41). L'Etat social démocrate protégait la société du marché. La croissance reposait à 90 % sur la demande intérieure. "Le travail organisé avait les moyens d'imposer des augmentations de salaire qui dépassaient sensiblement celles de la productivité" (p. 47). Aussi, le libre-échange a-t-il été le meilleur moyen de "détruire l'indépendance des économies locales autocentrées et de les intégrer à l'économie de marché internationalisée". "La raison fondamental de cet échec historique de l'étatisme socialiste dans ses deux versions (soviétique et social-démocrate), c'est qu'il cherchait a fusionner deux éléments incompatibles : la croissance, expression de la logique de l'économie de marché, et la justice sociale, expression de l'éthique socialiste" (p. 98). La croissance suppose une concentration du pouvoir économique. Le dilemme de la gauche est donc "soit se rallier à la mondialisation avec quelques réserves (comme le font les sociaux-libéraux), soit la rejeter totalement et attaquer de front l'institution fondamentale qui y a conduit : le système de l'économie de marché" (p. 78).

Plus fondamentalement, l'échec de la gauche s'explique par l'absence de vraie démocratie. Takis Fotopoulos se livre alors à une critique très castoriadisienne de la démocratie représentative : "Si la "démocratie" représentative a été inventée, ce n'est pas parce que la population était trop nombreuse" mais "pour servir de filtre". Elle était exactement l'inverse de l'isègoria, l'impératif d'égalité de parole de la démocratie antique" (p. 32). "L'idée de l'Etat moderne a été justement inventée, selon John Dunn, cité p. 174, pour récuser comme absurde toute prétention démocratique au pouvoir, ou même à une action authentiquement politique. (...) La démocratie représentative, c'est la démocratie sans danger pour l'Etat moderne". Finalement, la démocratie représentative, c'est l'oligarchie, c'est-à-dire comme dans la tradition aristotélicienne, le pouvoir des riches.

Une des cibles favorites de l'auteur sont alors les "postmodernes" (dans le contexte du débat anglo-saxon) et leur projet illusoire de "démocratie radicale", projet "à la fois anhistorique et utopique au sens négatif du mot" (p. 14). Il fait une critique en règle de Habermas et Chantal Mouffe. La démocratie radicale de cette dernière n'implique pas une rupture, en particulier avec "la conception négative de la liberté et une vision individualiste de l'autonomie découplée d'emblée de l'autonomie collective" (p. 189). "On peut être d'accord avec les postmodernes quand ils disent que l'histoire ne saurait être considérée comme un progrès linéaire (Kant et al.) ou dialectique (Hegel, Marx) qui incarne la Raison, mais nous ne sommes pas tenus pour autant d'attribuer la même valeur à toutes les formes historiques d'organisation sociale - de l'Athènes classique, des cantons suisses et des sections parisiennes à nos actuelles "démocraties". Le relativisme généralisé du postmodernisme n'exprime que sa propre renonciation à toute critique de la réalité sociale institutionnalisée, et une retraite générale dans le conformisme, comme le souligne à juste titre Castoriadis. Et le ralliement au rejet postmoderne de l'universalisme suppose l'abandon de toute idée de projet de libération, puisque le projet d'autonomie-démocratie est, bien sûr, éminemment "universel" (p.183).

Les critiques n'épargnent ni les verts, ni les antimondialistes, ni les néo-keynésiens, ni même, accessoirement, Castoriadis lui-même... "Les économistes du courant central vert ont beau tenir un discours anti-croissance, tant qu'ils acceptent comme naturels le système de l'économie de marché et sa dynamique "croître ou mourir", ils se rallient indirectement à l'économie de croissance" (p. 203). Ils nourrissent l'illusion d'une "technoscience verte" sans parler d'un "capitalisme vert" (p. 117). Le mouvement anti-mondialisation n'est pas un mouvement anti-systèmique, il peut faire de la résistance mais son programme reste réformiste, il ne peut promouvoir un changement de système. "On trouve dans cette gauche réformiste sur la mondialisation les postmarxistes, les sociaux-démocrates et bien d'autres (Pierre Bourdieu, Immanuel Wallerstein, Noam Chomsky, Samir Amin, John Gray, Leo Panitch en font partie)" (p. 67). Ils veulent résister mais, à la différence des sociaux-libéraux "bien plus réalistes", ils sont condamnés à l'impuissance. "Un néo-keynésianisme à l'échelle de l'Europe n'est pas réalisable non plus, sauf si on lui associe une croissance autocentrée dont la force motrice serait un marché intérieur extrêmement protégé. Mais cette solution-là est en contradiction directe avec la logique et la dynamique du système" (p. 111).

Enfin, "contrairement à l'usage que font du terme de nombreux partisans du projet républicain ou démocratique (Arendt, Castoriadis, Bookchin, etc.) la vie publique ne se réduit pas à la politique. Elle englobe tous les domaines de l'activité humaine où il est possible de prendre des décisions collectivement et démocratiquement" (p. 190).

Au terme de la lecture de ce texte dense et parfois difficile, que penser du projet ambitieux de son auteur[1] ? Bien que me considérant plus ou moins comme un héritier de Castoriadis et développant des idées assez proches de celles de Takis Fotopoulos, j'avoue que la lecture de ce livre provocateur au bon sens du terme me laisse perplexe sur plusieurs points. En effet, en dépit de toute ma sympathie pour la démocratie directe, je ne suis pas sûr qu'elle corresponde à une aspiration largement partagée (et sûrement pas universelle) ni qu'elle constitue une panacée. Déjà, Aristote notait que "Les pauvres, même sans participer aux honneurs, ne demandent pas mieux que de se tenir tranquilles à condition qu'on ne leur fasse pas violence et qu'on ne les prive d'aucun de leurs biens. Chacun trouve plus agréable de cultiver sa terre que de s'occuper de politique et d'être magistrat" (Politique, IV 13 1297 B5). Il ajoute : "La masse du peuple n'est pas mécontente d'ête exclue de l'exercise du pouvoir (elle est même satisfaite qu'on lui laisse du loisir pour s'occuper de ses propres affaires" (Politique, V, 8, 1308 B 30). A Athènes, les 9 dixième des citoyens étaient le plus souvent absents des délibérations, et en dépit du paiement de jetons de présence, les magistrats avaient le plus grand mal à trainer la foule de l'agora vers l'assemblée. Est-ce à dire que le peuple souhaîte un système anti-démocratique ? Pas du tout. Sans doute faut-il convenir avec Tocqueville que "le principe de la souveraineté du peuple réside au fond de tous les gouvernements et se cache sous les institutions les moins libres" (Souvenirs, ed. de 1942, p. 220). Dans ces conditions, le rejet radical de la "démocratie" représentative a quelque chose d'excessif. Qu'on le veuille ou non, elle fait désormais partie de notre tradition. Elle n'est pas nécessairement l'incarnation du mal. Il y a certes une naïveté rafraichissante dans les propos de l'auteur : "Quand les citoyens auront goûté à une vraie démocratie, aucune violence physique ou économique ne suffira à les persuader de revenir aux formes d'organisation pseudo-démocratiques" (p. 242). L'expérience d'Athènes où finalement les décisions étaient prises par moins de 400 individus sur les 200 000 que contenait l'Attique à l'âge classique ne va pas dans ce sens. A tout prendre est-il moins démocratique d'être représenté par des élus ou de laisser par paresse ou indifférence les notables et les démagogues règler les affaires de la cité ? Sur ce point, il faut admettre que les analyses de Paul Veyne (Le pain et le cirque, Seuil 1976), pour désabusées qu'elles soient, sont assez convainquantes. Des aménagements de la représentation, comme le droit de révocation des élus et le recours à la participation directe dans certains cas (les budets participatifs de Porto Alegre, par exemple) peuvent constituer des compromis satisfaisants. Ce qui laisse entier le problème clef de l'égalité de pouvoir économique qu'il est un peu illusoire de penser résoudre d'un coup de baguette magique par la formule de la démocratie directe. Enfin, je me méfie de tout projet universaliste, même radical ou subversif. J'ai tendance à y déceler des relans d'ethnocentrisme occidental. Je me séparai déjà sur ce point de Castoriadis. La lecture de Takis Fotopoulos renforce mes doutes. Comme l'a magistralement montré Louis Dumont, l'imaginaire holiste de la plupart des sociétés humaines, pour n'être pas étranger à une exigence de respect de la dignité des personnes ni à la prise en compte de leur volonté est très largement étranger à notre imaginaire égalitariste.

Au total on est en face d'un essai roboratif qui constitue une contribution considérable au débat sur la démocratie comme solution de la crise profonde (politique, économique, sociale, culturelle) de l'humanité mondialisée.

 

www.inclusivedemocracy.org/fotopoulos

 


[1] Lecture rendue plus difficile pour le lecteur français du fait de la différence de contexte. La traduction de "marketisation" par marchéisation au lieu de l'habituel marchandisation, malgré la note p. 16, n'est pas très convaincante. Parler de la "nouvelle droite" page 157 pour désigner les libertariens prète à confusion. Les règlements de compte sont souvent trop allusifs (contre Gorz p. 201, par exemple).